L’orgue de Roquemaure
Article de Claude Nova

L’église Collégiale de Roquemaure a toujours possédé un orgue. Le premier vraisemblablement un petit orgue de chœur n’a pas été épargné par la soldatesque du baron des Adrets.
En 1663 il est remplacé au moyen des dons consentis par diverses confréries ainsi que du produit des sépultures de l’année abandonné par les consuls et le syndic du chapitre.
Réalisé par Jean de Farge originaire de Clermont Ferrand, il est installé sur une tribune construite entre la chapelle St Anne et la chapelle St Roch.
Le dimanche 17 septembre 1664, Monseigneur Marini, archevêque d’Avignon signe un décret exigeant de Georges de Fortia, prieur du chapitre de Roquemaure la création d’une fondation pour l’entretien d’un organiste.
En 1666, on remplace l’orgue de Jean de Farge par un orgue de la fabrique d’André Eustache. Cet instrument possède un clavier de 47 notes, 10 jeux et deux chapes libres. Parfaitement entretenu, il est toujours en service en 1790, et tenu par son titulaire depuis plus d’un quart de siècle: le citoyen Dussiel qui perçoit 300 livres annuelles de gages.
Nommé à cette charge en 1761 âgé de 19ans, il reste attaché au chapitre, jusqu’à sa suppression 1790.
Lorsque le Directoire du Département du Gard prend un arrêté ordonnant la mise sous scellés des maisons religieuses ainsi que de tous les objets non indispensables au culte, ceux qui ne pouvaient être déplacés, comme les orgues, sont laissés aux religieux sous inventaire. Malheureusement, la plupart du temps, seuls les objets de la sacristie sont inventoriés (livres, linge, argenterie …), on oublie dans l’inventaire la chaire, les orgues et les tableaux.
L’orgue actuel n’est pas l’instrument d’Eustache de 1666, il s’apparente à l’orgue que les frères Barthélémy et Honoré Jullien, facteurs d’orgues à Marseille construisent pour Notre Dame la principale d’Avignon en 1690 du moins pour la partie instrumentale. Son buffet en bois de carolin est plus récent (fin XVIIIe). Mais on ne possède aucun document tant sur la vente de l’orgue ou son transport jusqu’à Roquemaure où il est installé alors que la collégiale appartient à la famille de Prilly.
Le haut intérêt de Roquemaure est de nous présenter intact un exemplaire unique de cet instrument d’origine nordique, dont les Jullien feront une adaptation provençale. Il est bon de souligner que la composition de l’instrument n’a pratiquement pas été modifiée et a pu être reconstituée grâce aux marques sur les tuyaux. Sa composition, conforme à un devis de 1690 des frères Julien, comporte 17 jeux.
On y trouve un inventaire très complet de sa tuyauterie ancienne :
1- 9 rangs de plein-jeux(a) : 415 tuyaux sur 432, dont la Tierce(b) avec ses 48 tuyaux ;
2- Bourdon© de 8’ et Flûte de 4’ : 84 tuyaux sur 96 ;
3- Sommier intact, sans la moindre modification ;
4- Harmonisation(f) absolument inchangée.
a) Plein-Jeu : C’est le mélange de jeux le plus caractéristique de l’orgue. Le Plein-jeu, c’est le mélange de tous les jeux de fond et des Doublettes avec les Fournitures et les Cymbales. On nomme aussi Plein-jeu, le registre sur lequel la Fourniture et la Cymbale sont réunies.
b) Tierce : Jeu de Mutation de la famille des Flûtes. Elle donne l’harmonique 5 du 8 pieds (Tierce de 1’3/5) mais elle peut aussi donner l’harmonique 5 du 16 pieds (Grosse Tierce de 3’1/5). C’est la Tierce qui donne la couleur si particulière du Cornet. La Tierce peut aussi être principalisée. Dans ce cas elle peut se mélanger au Plein-Jeu,
c) Bourdon : Jeu de fond de l’orgue. Sa sonorité est très douce.
d) Flûte : Les Flûtes forment dans l'orgue une famille de jeux à larges tailles. Un grand nombre de jeux compose cette famille : tous ceux qui portent le nom de « Flûte » suivi d’un qualificatif (creuse, à biberon, traversière, allemande, d’amour, douce, octaviante, etc…) mais aussi les Tierces, les Nasards, les Larigots. Elles diffèrent entre elles par leurs tailles, leurs formes, leurs hauteurs, etc…
e) Sommier : Il est composé, généralement, de bas en haut : d’une laye, réserve d’air étanche qui contient les boursettes et les soupapes; d’un châssis composé de gravures séparées par des barrages, elles correspondent aux notes du clavier. Sur le châssis est fixée la table sur laquelle coulissent les registres entre les faux registres qui leur servent de guide; le tout est surmonté de chapes qui reçoivent les pieds des tuyaux. Il y a généralement autant de sommiers que de claviers, mais sur les très gros instruments, les jeux d’un même clavier peuvent être répartis sur plusieurs sommiers.
f) Harmonisation : Consiste à donner à chaque tuyau une sonorité propre de sorte que l’instrument soit parfaitement équilibré en fonction de l’édifice, de l’écho, de la disposition, de la puissance, de la résonance. C’est un travail long et délicat plus important que la construction mécanique. C’est l’harmonisation qui donne l’âme à l’instrument. Ne pas confondre harmoniser et accorder.
Le devis des frères Jullien pour les Cordeliers d’Avignon, relevé par Alain Girard aux archives départementales du Vaucluse ne laisse aucun doute sur l’identité de l’orgue de Roquemaure.
« L’an mil six cent nonante et le quatorzième jour du mois d’aoust par devant moi notaire….(texte tres abîmé)…chapitre convoqué à son de cloche, Révérends vénérables pères François Barbier gardien et commissaire général, Bernardin Barbier, Alexis Marie Ruffe, Ancelme Saulnier, Gabriel Dervieu, Charles de Saint-Amant, Félix Falloz, tous docteurs en Sainte Théologie, Louis Blanc, Joseph Mercier, François Billon sacristain, Elsard Barbier et François Chaume(t) et maître Jean Paul Blanc docteur en sainte Théologie, tous religieux profès du vénérable couvent Saint-François des Cordeliers dud(it) Avignon, lesquels de leurs bon gré pour eux et leurs successeurs aud(it) couvent ont baillé à prixfaict à Mrs Barthélémy et Honoré Jullien frères de la ville de Marseille, maîtres facteurs d’orgues, fils et prs (procureurs), spécialement fondés de Monsieur Anthoine Jullien maître facteur d’orgues de la dite ville de Marseille, comme appert de leur procuration le trentiesme septembre mil six cent huitante sept (30 septembre 1687) receue par Monsieur Laurence (notaire) dudit Marseille, présents et pour eux et leurd(it) pères stipulants et acceptants à faire et parfaire les orgues dans la dite église du dit couvent, suivant les articles suivants que led(it) sieurs prixfacteurs fairont les jeux suivant :
1° monstre à huict pieds, 2° prestant à quatre pieds, 3° quinzième à deux pieds, 4° fourniture à deux tuyaux par touche, 5° cimbale à trois tuyaux par touche, 6° bourdon à quatre pieds résonnant (à huict), 7° flute avec cheminée, le jeu coupé, 8° nasard, avec cheminée, coupé, 9° tierce, 10° l’harigot coupé, 11° cornet à cinq tuyaux par touche composé de vingt touches, 12° escho du cornet à deux tuyaux par touche, 13° cromorne, coupé, 14° trompette, coupée, 15° voix humaine coupée avec un tremblant doux, rossignol, musère, tambour, huict pédalles scavoir C sol ut fa, D la ré sol, E b mi la, à huict pieds, et le reste au seize pieds, le clavier de quarante sept touches, et pour raison de ce dessus, les dits sieurs prix facteurs seront tenus comme ont promis et promettent, tant à leurs propres et privés noms que leur dit père, lesquels ont promis et promettent, faire bien et deubment rattifir les présentes et de tout leur contenu avec effet et sans faute dans un mois prochain à leudit père, et de telle ratification en expédier extrait en bon et probante forme au dit couvent, à peyne de tous les dépens et soubs les obligations après écrites et pour raison de ce lesdits Sieurs frères auxdits noms et solidairement comme dessus, seront obligés de fournir tous les tuyaux et fluttes, scavoir le dehors d’étaing f(in) de monstre desdites orgues et le dedans des tuyaux d’étoffe, comme aussi quatre soufflets pour les susdites orgues, que les dits sieurs prixfacteurs seront obligés de faire les dits tuyaux et soufflets tout de neuf, bien pourront se servir les dits prixfacteurs de la matière des vieux orgues pour la raison de l’étain et plomb, pour les susdites orgues de ce qui sera bon et recevable en les fondant et refaisant de neuf, comme aussi toutes les autres dépouilles desdits orgues mieux, exceptévla caisse desdits orgues qui fait fassade dans l’église, lequel susdit ouvrage les dits sieurs prixfacteurs, solidairement comme dessus, s’obligent à faire et parfaire dans deux années à compter du présent jour, au contentement et satisfaction desdits pères capitulants présents et auci moy notaire pour ledit couvent stipulants et acceptants bien jouances et sonantes, que les dits sieurs Jullien frères seront obligés de mettre touts lesdits Jeux dans la caisse qui sera refaite de neuf au depens du dit couvent, lesquels orgues et autres choses cy dessus dictes seront seront veues et visitées par des maitres organistes non suspects auxdites parties, sans forme ni figure de procès, et pour tout ce qui a été dict cy dessus pour lesdites orgues, les dits pères capitulants ont promis et promettent auxdits sieurs Jullien et aux sieurs présents et stipulants la somme de deux mille neuf cent livre monnoye de Roy, payable la dite somme à proportion que les dits sieurs prixfacteurs auront faict les travaux et jeux cy dessus mentionnés et autres ouvrages et le restant de la dite somme lhors et quantes lesdites orgues seront faicts et parfaicts, receues et visittés comme esté dict ci-dessus… »
L’orgue de Roquemaure contient certainement l’ensemble le plus important et le plus homogène de tuyaux connus du XVIIe siècle. Ces tuyaux, en métal laminé, de type Italien, sont très bien conservés. Mais ce qui en fait un document unique, c’est que ces tuyaux sont posés sur leurs sommiers d’origine, sans aucune modification.
Ce sommier, construit en deux parties (un sommier pour les basses et un autre pour les dessus) est en parfait état de conservation grâce à la qualité de son bois. Les trous des tuyaux sont d’origine, tout agrandissement aussi bien fait soit-il laisse des traces.
En 1975, le Ministère de la Culture décidait une restauration complète de l’instrument. Au plan local, la volonté d’aboutir à cette restauration s’était exprimée grâce à l’Association pour la défense et la restauration de l’orgue de Roquemaure (ADROR) avec les précieux encouragements de l’organiste Francis Chapelet.
Pendant deux mois d’été le facteur Pierre Cheron démonte l’instrument, tuyau par tuyau et découvre un travail exceptionnel de facture d’orgue.
Voici ce qu’il en dit : « Les Jullien nous ont facilité le travail de remise en ordre par les marques régulières sur tous les tuyaux. Par exemple : M pour la Montre de 8 ; BC pour le Bourdon de Cornet etc…
Le premier tuyau de chaque jeu est marqué puis 1, 2, 3…etc » Le puzzle reconstitué, il fallait souder les entailles en haut des tuyaux (jusqu'à 6 pour le même) et rallonger ceux qui étaient trop courts.
Citons encore Pierre Chéron :
« Je ne puis pas dire que toute la tuyauterie ancienne est là, mais l’inventaire est très complet :
- 9 rangs de plein jeu (415 tuyaux sur 432 dont la tierce complète avec ses 48 tuyaux.
- Bourdon de 8 pieds et flutes de 4 pieds, 84 tuyaux sur 96
- Sommier intact. »
Après cette remise en état et en ordre, deux jeux avaient disparu ; le Larigot et le Nasard.
Pierre Cheron les reconstituait avec la composition des alliages d’origine (Plomb, Argent, Antimoine, Etain).
Quant aux dimensions des tuyaux de ces deux jeux, elles lui étaient suggérées d’une part par l’étude d’orgues de la même époque, en particulier celui de Cuers, et d’autre part par les dimensions des trous des faux sommiers.
A la suite de ce travail, les musiciens et les responsables du patrimoine se rendaient compte de la valeur de l’instrument, c’est ainsi que mécanique et tuyaux étaient classés Monument Historique. La classification du buffet suivait de près.
Les tuyaux ont été réparés et rallongés. En effet, leur longueur avait été diminuée au XIXe pour faire monter le ton de l’orgue au ton moderne. Ainsi rallongée, la tuyauterie parle maintenant 1/2 ton plus bas que le ton de l’orchestre moderne.
Enfin, à partir de novembre 1987, la partie instrumentale, c'est-à-dire la soufflerie, les mécanismes et les tuyaux de l’orgue ont été restaurés par le facteur d’orgues Pascal Quoirin.
Photo des mécanismes derrière le clavier

Les deux jeux en alliage martelé fournis par Pierre Cheron (Larigot et Nasard) ont été conservés.
Les claviers et leur entourage, les poignées de tirage de jeux, le pupitre, le banc, les étiquettes mentionnant le nom des jeux ont été refaits pour que leur aspect s’harmonise avec celui du buffet.

De plus, les nouvelles dimensions données aux claviers ont permis d’améliorer le touché de l’orgue.
Enfin, l’instrument a été remonté, les mécanismes mis en marche, les tuyaux replacés et soigneusement ajustés dans leurs faux sommiers, harmonisés et accordés.
Au total, environ 5000 heures ont été consacrées à cette restauration par Pascal Quoirin et son équipe.
Composition de l’orgue restauré, identique à celle d’origine :
Premier clavier : 4 octaves sans le premier Ut dièse, soit 48 notes
- montre 8 pieds …………………………48 tuyaux
- bourdon 8 pieds ………………………48 tuyaux
- prestant………………………………………48 tuyaux
- doublette …………………………………48 tuyaux
- fourniture, à deux tuyaux par note………96 tuyaux
- cymbales à trois tuyaux par note…………144 tuyaux
- flute 4 pieds, jeu divisé en basses et dessus…48 tuyaux *
- nasard ………………..idem……….48 tuyaux
- tierce ………………….idem……….48 tuyaux
- larigot………………….idem………48 tuyaux
- trompette…………….idem……48 tuyaux
- cromorne……………..idem……48 tuyaux
- voix humaine…………idem…48 tuyaux
- dessus de cornet à 5tuyaux par note……110 tuyaux
Second clavier: dessus de cornet commençant à l’Ut 3, divisé en deux registres.
- Le premier permanent avec bourdon et flute………50 tuyaux
- Le second avec nasard quarte et tierce………75 tuyaux
Pédales sept notes seulement (Ut – Ré – Mi – Fa – Sol – La – Si bémol – Si ).
Flute 8 tuyaux et bombarde 8 tuyaux
Soit au total 17 jeux et 1019 tuyaux
L’orgue comporte aussi un tremblant doux et un rossignol.
* Registre des basses, de Ut 1 à Ré 3
des dessus, de Ré dièse 3 à Ut 5.
Le ton de l’orgue n’est malheureusement plus celui d’origine, il est un demi ton plus bas que le diapason actuel.
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