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ROQUEMAURE BERCEAU HISTORIQUE DES CÔTES DU RHÔNE :
Article de Claude Nova.
Dans le langage ancien, les grands fleuves comme la Garonne et le Rhône étaient qualifiés de « mers » et leurs rives de « côtes ». Frontière entre le royaume de France de le Saint Empire Romain Germanique, le Rhône n’avait qu’une seule rive française que l’on nommait donc « La Côte du Rhône ».
Au début du XIIIème siècle, la viguerie d’Uzès fut partagée en une « Viguerie haute » ou Cévennes, et une « Viguerie basse » ou Côte du Rhône.
A la suite à ce découpage administratif, « La Côte du Rhône » ne désigne plus seulement la rive du fleuve, mais tout un territoire enserré dans une large boucle du Rhône entre Bagnols-sur-Cèze et Villeneuve les Avignon, un territoire connu dès le premier siècle après J.C pour la qualité de son vin.
Dès la fin du XIIème siècle, Gervais de Tilbury, clerc anglais, qui vécut longtemps en Provence (il se maria à Arles où il exerçait ses talents de juriste) parlait ainsi des vignes de la région :
« Il y a sur le Rhône le château de Roquemaure…. Sur le territoire de ce château, sont des vignes que le peuple appelle brumestes, qui ont de fort gros raisins ces vignes fleurissent normalement, font des grappes et trompent l’espérance de celui qui les cultive : quand en effet arrive la fête de la Saint Jean Baptiste, les fruits de toutes les vignes disparaissent, et l’on n’y trouve rien qui donne des fruits ».
Ce phénomène qui affecte les brumestes est bien connu, il s’agit de la coulure. Les grains de pollen restant agglutinés ne peuvent féconder le pistil des fleurs qui ne produisent pas de grains. Ce phénomène touche particulièrement les ceps de grenache. Le témoignage de Gervais de Tilbury nous indique donc que les viticulteurs de la Côte du Rhône cultivaient essentiellement du grenache.
Sur le fleuve, Roquemaure occupait un emplacement particulièrement favorable à l’implantation d’un port ; un port dont l’origine se perd dans la nuit des temps, et sur lequel les embarquements faciles ne donnaient lieu à aucun frais selon un privilège é accordé par le Duc d’Anjou en 1367. Ce port était le plus important de la viguerie de la Côte du Rhône. Par lui transitaient tous les embarquements des vins et autres denrées de Pujaut, Tavel, Lirac , Saint Laurent des Arbres, Saint Géniès et Montfaucon.
L’hiver de 1709 ayant tué les vignes du Nord de la France, l’augmentation du prix du vin stimula les plantations dans le Midi et le commerce du Port de Roquemaure.
Pendant les mois de Novembre, Décembre et Janvier, il n’était pas rare de trouver plus de deux mille pièces de vin dans l’attente d’être embarquées.
La zone de production des vins de la Côte du Rhône était parfaitement délimitée :
« Cette contrée comprend dans deux lieues de longueur sur le bord du Rhône et une lieue du côté du couchant, les lieux de Roquemaure, Montfaucon, Saint Génies, Saint Laurent, Lirac, Tavel, Orsan, Laudun, Codolet et Chusclan … » est-il précisé sur portant le règlement du jaugeage des futailles fabriquées à Roquemaure.
Grevée de lourdes charges tailles royales et autres impositions Roquemaure n’a d’autre ressources pour s’en acquitter que la vente de son vin, aussi aura-t-elle le souci d’assurer la qualité du vin de la Côte du Rhône et de maintenir l’excellence de sa réputation.
Une des premières mesures prise par les consuls fut d’interdire l’introduction de tout vin étranger sur le territoire de la commune. Cet interdit fut violé à plusieurs reprises par quelques spéculateurs n’hésitant pas à acheter des vins de qualité médiocre pour les mélanger à ceux de Roquemaure.
Découvrant la fraude, les destinataires de ces vins désertèrent le marché roquemaurois au grand désespoir des producteurs Cette affaire souleva un tel émoi que les consuls craignant un soulèvement populaire, convoquèrent le 28 octobre 1646, un conseil composé de 150 personnes. Il fallait trouver un moyen de faire respecter les anciennes coutumes interdisant l’entrée de vin étranger dans la commune. Un arrêt d’Etat du 23 janvier 1657 homologua ces délibérations
Tout contrevenant à l’interdiction d’introduire un vin étranger s’exposait à la saisie de ce vin et à une amende fixée à 100 livres
Toutes les communes de la Côte du Rhône suivirent l’exemple de Roquemaure et prirent les mêmes mesures.
Les consuls veillaient scrupuleusement à l’application de l’arrêté du Conseil d’Etat du 5 juin 1731 qui interdisait :
« De faire de nouvelles plantations de vignes dans l’étendue des provinces et généralités du royaume et de rétablir sans permission expresse de sa Majesté celles qui auraient été deux ans sans être cultivées, à peine contre chaque contrevenant de 3000 livres d’amende… »
Ils fixaient également chaque année l’époque des vendanges, après inspection du territoire et l’avis des principaux habitants. Quiconque cueillait les raisins avant le terme prescrit pouvait être condamné à une forte amende en faveur des pauvres, ainsi qu’a la confiscation de sa récolte et même à voir ses cornues brûlées en place publique.
Ces quelques mesures témoignent de la féroce volonté de produire un vin de qualité et d’origine incontestable.
Afin de mieux affirmer encore l’authenticité d’origine des vins de la Côte du Rhône, ces derniers étaient embarqués dans des futailles qui se signalaient par une contenance particulière règlementée par un arrêté du 27 septembre 1729. Ces futs, appelés "Tavels", avaient la capacité d’une tiercerolle ou trois quart de muid (environ 228 litres) qui signalaient sans équivoque leur provenance. Les consuls de Roquemaure et des autres villages de la Côte du Rhône s’opposeront très énergiquement à l’ordonnance du 4 août 1731 prise par Louis Basile de Bernage, Intendant du Languedoc qui souhaitait ramener toutes les futailles de la province à une jauge commune : la jauge de Bordeaux.
Cette mesure fut dénoncée comme contraire aux usages commerciaux établis par nos consuls réfutant que :
« La plus grande partie de nos vins se fait par la montée du Rhône et pour des pays où les contenances déterminées par l’arrêt ne sauraient convenir ».
On formait des trains de cinq à six embarcations halées par des équipages de 20 ou 30 et même 40 bœufs ou chevaux, gouvernés par une trentaine de mariniers et de charretiers sous les ordres du patron.
De telles expéditions dépendaient totalement de l’état du Rhône. Lorsque les eaux étaient favorables « eaux marchandes » (1 mètre au dessus de l’étiage) la descente de Lyon à Arles (décize) demandait de 2 à 3 jours à la moyenne de 2 à 3 lieues à l’heure. La remonte halée prenait 20 jours.
Avec près de 2000 chevaux par jour aux plus beaux temps de cette batellerie sur le Rhône, on imagine aisément l’animation sur le port et dans la ville mais les conditions favorables à cette navigation étaient rares, n’excédant pas trois mois par an, de décembre à avril, mais elle pouvait être perturbée par les inondations du Rhône.
Les marchands venaient de Paris, de la Bourgogne, de la Flandre, de la Hollande et d’autres pays étrangers faire les achats de vins dans la Côte du Rhône. En 1735, ils en achetèrent tant que le port de Roquemaure ne suffit pas pour les expéditions, il fallut expédier 8000 pièces à l’Ardoise.
L’attitude des consuls qui pratiquaient en quelque sorte une politique de production de vins d’origine contrôlée avant la lettre était certes courageuse, mais particulièrement risquée L’article VII de l’ordonnance du 4 août 1731 précisait en effet :
« Les tonneaux qui seront exposés en vente ou autrement mis dans le commerce, sans être conformes au sus dit arrêt et à notre présente ordonnance, seront saisis et confisqués Et celui sur qui la saisie aura été faite sera condamné, savoir, en cent livres d’amende pour chaque tonneau de vin et pour chaque contravention… ».
Ces dispositions ne firent qu’accroitre la détermination des Consuls de Roquemaure, plus déterminés que jamais à obtenir pour les vins de la Côte du Rhône une reconnaissance d’origine. Sans rien céder sur la capacité des futailles définie dans l’arrêt du 4 août 1731, le Conseil d’état prit en 1737, sur proposition des dits consuls, la décision de faire apposer les trois lettres C.D.R. signifiant « Côte du Rhône » sur un des fonds des tonneaux avec le millésime de la récolte pour :
« Roquemaure, Tavel, Lirac, Saint Laurent, Saint Géniès, Orsan, Chusclan, Codolet et quelques autres qui sont d’une qualité supérieure ».

En conséquence, si « Côte du Rhône » était le nom d’une circonscription administrative, ce fut vite aussi une appellation d’origine au sens ou nous l’entendons aujourd’hui. Cette détermination des consuls fit la fortune de la viguerie.
Dans un mémoire du 19 octobre 1744, le sub-délégué de l’intendant du Languedoc témoigne de l’importance du commerce des vins sur le port de Roquemaure, un commerce qui, précise t’il :
«… fait entrer dans la province jusqu’à 4 à 500 000 livres, années communes et dans les années de cherté, comme en 1740, jusqu’à près de 1 million de livres ».
En 1752, J.B Grangent, inspecteur des vins et eaux de vie écrivait :
« Nos vins sont les plus recherchés et les plus chers sont ceux de la Côte du Rhône Les territoires d’Orsan et de saint Géniès, fournissent à la Bourgogne de quoi doubler ses récoltes les plus renommées ; ensuite sont ceux de Tavel, de Lirac, de Roquemaure, de Laudun, de Chusclan et de Codolet ».
Embarqués pour la plus grande part à Roquemaure et pour une moindre à l’Ardoise, ces vins gagnaient effectivement la Bourgogne, dont souvent ils prenaient l’appellation, mais aussi Paris ou l’Angleterre
Une certaine quantité descendait le Rhône et était embarquée à Sète, ou bien suivait le canal du Midi fin d’être chargée à Bordeaux pour la Hollande.
Par lettre du 17 juillet 1759, l’Intendant du Languedoc annonce aux subdélégués que :
« Chacun peut désormais user de son fond de la manière qu’il jugerait la plus convenable à ses intérêts… ». L’arrêt de 1731 venait d’être révoqué. Les plantations reprennent à nouveau et en particulier dans les plaines où les rendements sont plus importants.
En conséquence, on assiste à une réorganisation du commerce car les commerçants vont désormais produire du vin en procédant à divers coupages. Mais les propriétaires ne trouvant plus à écouler autrement leur production sont obligés de la leur céder à des prix très bas.
Cette pratique ruinera les petits propriétaires.
A Roquemaure, les consuls s’opposent encore avec fermeté à tout mélange des vins produits sur le territoire de la commune avec ceux d’autres terroirs. La culture de la vigne est strictement règlementée. Les ceps doivent être plantés à raison de un par mètre carré et demi ou deux, et la hauteur de la souche réduite à cause du vent du Nord. Un labour en Mars et un en Mai sont jugés suffisants. L’effeuillage est exclu et l’égrenage doit se pratiquer à la vigne.
Une décision de l’Intendant du 21 mars 1748 fait défense expresse de fumer les vignes car :
« Les vins que produisent les vignes fumées sont d’une mauvaise qualité… »
Les rendements obtenus à l’époque n’excédaient pas 10 à 15 hecto-litre par hectare.
Mais le Rhône, faute d’entretien devient de plus en plus impraticable et dès 1829, le port de Roquemaure devient inaccessible.
Dans les premières années du XIXème siècle, le retour de la paix favorise le renouvellement des plantations et l’amélioration des cépages.
Un nouveau port est aménagé en aval du Château, mais les embarquements sont difficiles.
Les quelques travaux d’entretien exécutés depuis une dizaine d’années ont été balayés par la tragique inondation de 1840 considérée comme « l’évènement météorologique et hydrologique le plus grandiose et le plus déconcertant qui se soit jamais produit dans le bassin du Rhône ».
Arrachant les ponts de Vienne et du Teil, disloquant le pont à bateaux d’Arles, le Rhône accumulait les ruines dans son cours inférieur, envahissant les 9/10ème des maisons d’Avignon et occasionnant plus de 72 millions de dégâts.
Cette crue n’épargna pas le port de Roquemaure, référence historique des vins de la Côte du Rhône. Le 23 juillet 1842, les commerçants de la ville envoient une pétition au préfet pour lui demander la construction d’un quai afin de conserver le seul endroit pouvant encore servir aux embarquements.

Cette année 1842, un premier témoignage de l’extension de l’appellation « Cote du Rhône » hors des limites du département du Gard apparait dans l’ouvrage d’Hector Rivoire : « Statistiques du Gard ».
Dès 1864, l’emploi du pluriel s’ajoute pour la première fois à l’extension territoriale de la « Cote du Rhône ».
« Toutes les Côtes du Rhône ; très accidentées, et les vastes plateaux qui les surmontent offrent de très bons vignobles depuis Saint Gilles, jusqu’à Beaucaire, Aramon, Villeneuve, Roquemaure, Bagnols, Pont Saint Esprit… ».
La confusion est introduite, le mécanisme est très simple. La fin de la batellerie sur le Rhône a effacé toute référence historique à la Côte du Rhône (ou rive droite du Rhône). Or depuis un siècle et demi, cette appellation jouit d’une grande renommée sur les marchés de vins français et étrangers.
Les régions voisines du Comtat, du Vivarais et du Dauphiné en profitent à la faveur d’un utile contresens. C’est ainsi qu’apparaissent des vins des « Coteaux du Rhône » et les « Côtes du Rhône ». Dès lors, on profite de la confusion de sens qui facilite la transformation d’un singulier en pluriel et on oublie les droits de la viguerie de « La Côte du Rhône ».
Les producteurs de la région y attachèrent peu d’importance, car la production était entièrement absorbée par une demande croissante. D’autre part, une grande partie de la production de la Côte du Rhône était achetée en Bourgogne et revendue sous l’appellation Bourgogne ce qui explique la longue éclipse de l’appellation Côte du Rhône au singulier. Cependant les vins de la Côte du Rhône n’ont rien perdu de leur qualité, voici comment Placide Cappeau le célèbre auteur des paroles du « Minuit chrétiens… » en parle dans son poème « Lou rèi de la favo » du 6 janvier 1864 :
Quel parfum ! Quel bouquet ! Quelle robe dorée !
Quel plaisir de boire à la régalade si douce liqueur !
Et quel malheur de n’avoir point la gorge bien longue
Pour qu’il put y couler toujours !
En 1931, la puissante confédération des vignerons du Sud-est, intervint dans un procès en délimitation judiciaire des Côtes du Rhône. Elle soutenait que « Côtes du Rhône » n’était pas une appellation d’origine parce qu’il n’existait pas de vin de type de ce nom et que c’était seulement là une terminologie commode pour désigner en abrégé l’ensemble des appellations échelonnées le long du Rhône (Châteauneuf, Tavel, l’Hermitage, etc..), que par conséquent il n’y avait pas lieu de procéder à la délimitation d’une appellation inexistante. C’est alors que le baron Pierre le Roy de Boiseaumarie commença ses recherches sur l’historique des Côtes du Rhône.
« Il fallait, dit-il, pourvoir démontrer l’erreur de ces affirmations, d’où les recherches sur la réalité et l’ancienneté de l’appellation « Côtes du Rhône » auxquelles j’ai du me livrer d’urgence afin de constituer un dossier suffisant pour emporter la décision des juges »
Dans sa plaidoirie, le baron démontra que l’appellation avait au moins trois siècles d’existence, une ancienneté précisait-il à laquelle bon nombre d’appellations contrôlées ne peuvent prétendre.
Il obtient ainsi la publication du décret du 19 novembre 1937, qui fixe les limites de l’appellation « Côtes du Rhône » au pluriel.
Et l’on oublia du même coup les vins qui étaient la fierté des communautés de la Côte du Rhône, fierté bien légitime au regard des efforts consentis pour en défendre tous les critères de qualité et d’authenticité sous l’impulsion des Consuls de Roquemaure qui reste le berceau historique de l’appellation.

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